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II. Regards

Joseph Aloys Schumpeter (1883 - 1950) - Economiste autrichien né à Triesch (Moravie), formé à l'Université de Vienne. En 1912, il publie la "Théorie de l'évolution économique" qui constitue la première approche de l'innovation. Document Wikipedia
Joseph Aloys Schumpeter (1883 – 1950) – Economiste autrichien né à Triesch (Moravie), formé à l’Université de Vienne. En 1912, il publie la « Théorie de l’évolution économique » qui constitue la première approche de l’innovation. Document Wikipedia

Porter un regard sur l’innovation, c’est lui donner un sens. Tout existe, il suffit à l’observateur averti de le voir et de le révéler. De multiples regards sont aujourd’hui posés sur l’innovation. Essayons de les connaître et d’en tirer l’essentiel, d’en faire la synthèse et de définir une vision globale et moderne de ce processus complexe. Une vision, c’est-à-dire un paradigme ou un modèle de référence qui permet à chacun de conceptualiser une idée ou un objet et de réfléchir sur son sujet. Une table peut avoir 3, 4 ou 5 pieds. Mais lorsque nous prononçons le mot table, il vient immédiatement à l’esprit une surface plane autour de laquelle on peut s’asseoir pour manger, écrire etc. C’est cela un modèle, ou un paradigme.

Dans l’introduction, nous avons défini l’innovation comme un processus qui aboutit à une modification de l’économie de la société. C’est une définition économique. De même que la vision que nous avons de l’homme ne se résume pas à une définition biologique, une vision de l’innovation ne se résume pas à une telle définition économique et c’est pourquoi, il faut la préciser ici. Certes, l’innovation est une transformation de la structure de la société qui améliore globalement son efficacité, mais il faut encore préciser comment est obtenue cette transformation, par quel processus. Il faut avoir cette vision globale de l’innovation pour pouvoir raisonner sur ce sujet.

Or la vision actuelle généralement utilisée par l’ensemble des décideurs, reste marquée par une approche économique dépassée, sinon un certain archaïsme. Cette vision ne prend pas en compte les découvertes récentes des sciences et n’intègre pas les conséquences des politiques réussies ou des échecs dans ce domaine. Pour y voir plus clair dans les visions actuelles de l’innovation, nous suivrons deux directions :

  • tout d’abord, nous revisiterons la vision actuelle « économiquement correcte » de l’innovation, fondée sur l’analyse de Schumpeter ; cette vision domine encore la pensée, l’attitude et les décisions de la société face à ce phénomène ; cette vision continue de se fonder sur une analyse élaborée au début du XX° siècle, avec en arrière plan, un paradigme de nature mécanique. Cela conduit à penser, par exemple, qu’il suffit d’augmenter la recherche pour augmenter l’innovation.
  • puis, nous passerons en revue l’ensemble des nouvelles approches de l’innovation, qu’elles soient psychologiques ou pratiques car ce sont autant de clés nouvelles de compréhension de cette innovation. Or, tout le monde fait de l’innovation sans le savoir ; et certains efforcent de mieux maîtriser ce phénomène, chacun dans son horizon intellectuel : les opérationnels en premier, mais aussi les historiens, les psychologues et les sociologues ; tout cela explique la grande diversité des approches.

Dans la partie II de cet ouvrage, nous exposerons la vision globale que nous proposons à partir de cet inventaire des regards portés sur l’innovation.

En d’autres termes, depuis Schumpeter, et malgré la longue négation de l’innovation par la science économique officielle, celle-ci est peu à peu devenue un objet de la réflexion non seulement des économistes et des sociologues mais aussi des historiens et des psychologues. Il existe aujourd’hui une multiplicité d’approches, encore déconnectées, et nous allons essayer, en partant du départ, c’est-à-dire de Schumpeter, de préciser ce qu’il est possible de comprendre et de retirer de chacune de ces approches.

Le modèle de Schumpeter, établi au début du XX° siècle, est une description de l'innovation avec une vision à "basse résolution". Il reste à voir le détail et à établir les relations. La succession des états dans le temps ne signifie pas une relation de cause à effet. Dessin PN
Le modèle de Schumpeter, établi au début du XX° siècle, est une description de l’innovation avec une vision à « basse résolution ». Il reste à voir le détail et à établir les relations. La succession des états dans le temps ne signifie pas une relation de cause à effet. Dessin PN

La vision « économiquement correcte » de l’innovation s’exprime aujourd’hui dans la presse et encore dans certains ouvrages universitaires, mais surtout dans les politiques locales ou nationales d’innovation et de développement. Cette pensée économiquement correcte se résume à 4 éléments principaux :

  1. elle se fonde sur une vision linéaire du processus de l’innovation issue des écrits de Schumpeter du milieu du XX° siècle. Il faut préciser et rappeler que la lecture de Schumpeter qui conduit à cette vision simplificatrice est superficielle et inexacte, mais largement vulgarisée;
  2. elle met en avant deux facteurs fondamentaux de l’innovation : la recherche et l’environnement socio-économique (vision structuraliste);
  3. faute d’arriver à comprendre et maîtriser ce phénomène, elle étudie l’ensemble de tous les facteurs possibles (vision probabiliste) permettant de justifier toutes les politiques d’innovation.
  4. après avoir été pensée comme un facteur exogène de l’économie, et en conclusion de la multiplication des facteurs, l’innovation comme un phénomène endogène, mais toujours inexpliqué de la croissance (la « boîte noire ») dans le cadre d’une version plus moderne et globale de la vision probabiliste.

Toute cette pensée conduit à des échecs que l’on peut constater partout. Dans la quasi-totalité des grandes politiques d’innovation conduit à des impasse, des états progressistes aux entreprises qui veulent être réellement innovantes sur le long terme.

PLAN :

  1. Une vision linéaire
  2. Une vision structuraliste : 1 – les milieux innovants – 2 – Les clusters
  3. Une vision probabiliste : un inventaire des facteurs à la recherche de synergies
  4. La « boîte noire » de la croissance endogène
  5. Constats d’échec : 1 – La faillite des Etats progressistes centralisés : URSS & Cie – 2 – L’enlisement de nombreuses sociétés privées innovantes – 3 – L’échec du PARC de Xerox – 4 – Les limites des stratégies étatiques dans un cadre libéral – 5 – Exceptions : certaines sociétés privées gardent leur capacité d’innovation
La notion de choix apparaît clairement dans les notations chinoises comme étant la différence entre invention et innovation : l'innovation est doublement créatrice alors que l'innovation est à la fois créatrice et choisie.
La notion de choix apparaît clairement dans les notations chinoises comme étant la différence entre invention et innovation : l’innovation est doublement créatrice alors que l’innovation est à la fois créatrice et choisie.

Schumpeter a eu deux visions de l’innovation : la première avant la guerre de 1914-18 imprégnée d’individualisme et d’humanisme, et la deuxième, 30 années plus tard, imprégnée de structuralisme. C’est la seconde déformée au point de la caricature qui est restée le fondement des réflexions actuelles sur l‘innovation. Ce chapitre va nous permettre de découvrir les innombrables voies ouvertes par les recherches scientifiques et les pratiques industrielles. L’innovation apparaît mieux ainsi dans sa complexité et sa réalité.

De nombreuses nouvelles clés de compréhension nous sont apportées par le progrès des sciences humaines et des connaissances en général. Il est assez étonnant que pratiquement aucune de ces novations ne soit intégrée dans la pensée officielle sur l’innovation. Il faut aujourd’hui sortir de l’économiquement correct, c’est-à-dire de l’universitairement publiable et de l’institutionnellement primable.
Pour ceux qui suivent ce thème depuis 20 ans, il n’est guère de semaine sans qu’une information pratique ou théorique n’apporte un peu de grain à moudre. C’est tout ce grain que nous voudrions résumer ici.

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Nous proposons un recensement par domaine, des principales idées nouvelles qui sont apparues et qui permettront de renouveler la pensée de l’innovation. Pour ceux qui souhaitent approfondir les questions évoquées ici, il est nécessaire de consulter la bibliographie. Des avancées intellectuelles majeures dans les domaines économique, historique, psychologique et sociologique fournissent, selon nous, les clés d’une meilleure compréhension de l’innovation.

La première clé (1) est pratique : l’innovation existe partout et ceux qui la réalisent ont des recettes pratiques qu’il est possible de connaître. La deuxième clé (2) est économique : il est aujourd’hui possible de mesurer l’innovation, c’est-à-dire d’évaluer son l’importance économique et donc d’en évaluer l’impact économique global. Cette capacité d’évaluation économique va avoir des conséquences importantes sur la compréhension de l’innovation et notamment sur son histoire qui devient quantifiable. Cette nouvelle approche historique permet ainsi de confirmer les développements récents sur l’économie du Moyen Age, ce qui constitue la troisième clé (3). L’histoire de l’innovation éclaire le phénomène de innovation, d’une lumière nouvelle. Le Moyen Age n’est déjà plus cette époque obscure (et presque honteuse) qui a précédé la Renaissance. Il devient la période d’un premier décollage économique fondé sur l’innovation. Nous verrons comment il est possible de mieux comprendre ce phénomène. Les psychologues comportementaux fournissent la quatrième clé (4) avec la psychologie individuelle du changement, et nous ouvrent des perspectives sur le lien entre l’innovation économique et les comportements humains. Liens qui ne sont pas tous rationnels ni monétaires. Enfin, la sociologie de l’innovation nous fournit la cinquième clé (5) avec deux évolutions majeures : le rôle de l’individu dans le mécanisme innovateur et les visions religieuses et mythiques de l’innovation. Cette double intégration permettra demain de mieux comprendre le dialogue entre les innovateurs, la société et son inconscient.

PLAN :

1 – La vision pratique des opérationnels

  1. Définition
  2. Gestion
  3. L’expérience du capital-risque
  4. Les conditions variables de l’innovation suivant les secteurs
  5. Le Benchmarking.

2 – La vue en perspective des historiens

  1. L’histoire des innovations
  2. Renouvellement de la mythologie de l’innovation
  3. Histoire « longue » de l’innovation
  4. Une nouvelle perspective sur la Chine : la technique chinoise révélée par Joseph Needham.

3 – L’analyse comportementale des psychologues

  1. Economie & psychologie
  2. La psychologie du changement
  3. Le certain & l’incertain.

4 – Les nouvelles règles des sociologues

  1. L’individu porteur d’innovation
  2. Une vision pragmatique déconnectée : La diffusion
  3. La structure bloquante
  4. Les choix collectifs et « fragmentaires »
  5. Réflexions sur le binôme structure-innovation
  6. La traduction et l’acceptabilité des idées nouvelles

I. Introduction

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Apkallu – Vue d’ensemble du bas-relief – Salle de Khorsabad – Musée du Louvre, Paris – Photo PN

Une légende mésopotamienne vieille de plus de 6.000 ans raconte que les Apkallus, des demi-dieux conduits par le dieu Enki, ont apporté la civilisation aux hommes en leur transmettant la science et la technique des dieux.

Le dieu Enki était lui-même l’Apkallu des dieux et les conseillait de façon à leur éviter de se confronter à des problèmes insolubles. Il était aussi capable de prendre des initiatives contraires à leur volonté immédiate pour prévenir des malheurs. Ainsi, la légende de l’arche de Noé, dont on connaît plusieurs dizaines de versions antérieures à la Bible, illustre son rôle et sa capacité d’action : selon la légende mésopotamienne, Enlil, le dieu de la force, qui avait une force et une autorité comparables à celles de Zeus chez les grecs puis Jupiter chez les romains, voulait tuer les hommes avec une immense inondation en raison du bruit que ceux-ci faisaient, ce qui l’empêchait de vivre tranquille. Enlil avait oublié que les hommes avaient été créés à l’image des dieux, moins l’immortalité, dans le but de les servir et les nourrir. Par conséquent, si les hommes (et les animaux) venaient à disparaître, les dieux ne pourraient plus vivre. Malgré l‘interdiction de prévenir les hommes, Enki décide d’avertir Noé de l’inondation et use d’un subterfuge, le murmure des roseaux, pour le faire et lui donner les conseils pour la construction de l’arche.

Enki est d’abord celui qui ordonne le monde et veille à son bon fonctionnement. Il a inventé et créé les hommes pour permettre aux dieux de se reposer. Il est au centre de l’épopée de Gilgamesh qui constitue le plus ancien des récits initiatiques connus. L’épopée de Gilgamesh est le premier roman connu (3.000 vers environ). Il raconte la vie de Gilgamesh prince et héros qui cherche à retrouver le secret de la vie éternelle.

Sur le bas-relief reproduit en couverture, détail d’un bas-relief du Musée du Louvre, c’est un Apkallu qui guide les navires transportant le bois du Liban vers le chantier du Palais de Khorsabad en Mésopotamie.

On trouve d’autres représentations d’Apkallus, généralement sous forme de carpe dans un milieu non aquatique, symboles de la sagesse des personnages qui les entourent, dans de nombreux bas-reliefs des grands musées, notamment au Metropolitan Museum de New York.

Divers textes mésopotamiens repris ci-après, permettent de se faire une idée de ce que furent les Apkallus dans la pensée de cette civilisation.

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La fardier de Cugnot 1771 -Premier véhicule automobile à vapeur, 120 ans avant le démarrage réel de l’industrie automobile. © Roby 2005 (UTC), avec l’aimable autorisation du Musée des Arts et Métiers – Paris

Quelques définitions économiques existent :

  • Le « Livre Vert sur l’Innovation » publié par la Commission Européenne en 1995 donne une définition générale de l’innovation : « elle consiste à produire et exploiter avec succès la nouveauté dans les domaines économique et social. Elle offre des solutions inédites aux problèmes et permet ainsi de répondre aux besoins des personnes et de la société ». Cette définition exclut apparemment la mode qui n’apporte pas réellement une solution inédite.
  • Morck et Yeung retiennent une approche du même type : « L ‘innovation peut vouloir dire fabriquer un nouveau produit à l’aide d’une technologie existante, fabriquer un produit existant à l’aide d’une technologie nouvelle ou fabriquer un produit nouveau à l’aide d’une technologie nouvelle ». (in « Les déterminants de l’innovation » Janvier 2001)
  • L’édition 2004 de l’Encyclopédie Universalis retient une définition assez large : « La notion d’innovation renvoie intuitivement à l’idée de nouveauté, de changement et de progrès. Dans une acception large, l’innovation peut être assimilée à tout changement introduit dans l’économie par un agent quelconque et qui se traduit par une utilisation plus efficace des ressources. » (Abdelillah Hamdouch / Article Innovation)
  • Pour la mise en place d’une commission de mesure de l’innovation en 2007, le Ministère du Commerce des Etats-Unis donne la définition suivante : The design, invention, development and / or implementation of new or altered products, services, processes, systems, organizational structures, or business models for the purpose of creating new value for customers and financial returns for the firm. (7 avril 2007)

Nous retiendrons une définition économique stricte : « une innovation est la mise en oeuvre à l’échelle macro-économique d’une nouvelle technique ou d’un nouvel outil – au sens large de ces termes-, produisant éventuellement un nouveau produit ou service, permettant de dégager une valeur d’innovation globale (ou rente technique), importante et durable ».

En d’autres termes, il y a innovation lorsqu’il y a augmentation de l’efficacité économique globale et à long terme du système économique. Cette caractérisation d’efficacité marque une forte différence avec de nombreuses approches de l’innovation qui ont tendance à inclure dans leur domaine d’étude toutes sortes d’innovations, ce qui contribue, selon nous,