IV. Économie

Développé au début du XIX° siècle, le concept de rente agricole met en évidence une carac-téristique essentielle, l'existence d'une rigidité du marché qui permet de dégager une rente. Dans ce cas, le niveau de population, donc la demande est exogène à tout équilibre. Il fixe le niveau de production.
Développé au début du XIX° siècle, le concept de rente agricole met en évidence une carac-téristique essentielle, l’existence d’une rigidité du marché qui permet de dégager une rente. Dans ce cas, le niveau de population, donc la demande est exogène à tout équilibre. Il fixe le niveau de production.

La nouvelle vision de l’innovation définie dans la partie précédente, a pour source et pour correspondant une économie de l’innovation qui ne prend en compte que les phénomènes économiques, c’est-à-dire rationnels mais ne tient pas compte des phénomènes culturels. Cette double approche résulte de la simple constatation que l’économie est limitée à la sphère rationnelle et qu’il lui faudrait incorporer des éléments non rationnels, ce qui reste difficile aujourd’hui malgré les efforts réalisés par nombre d’économistes, tels Daniel Kahneman ou Amartya Kumar Sen, pour introduire des éléments irrationnels dans l’économie. Il faut rappeler ici que cette correspondance entre théorie et modèle, s’établit naturellement pour nous dans le cours de notre démarche de recherche. Mais il n’y a pas de relation exclusive et la théorie économique de la valeur d’innovation peut s’appliquer à d’autres paradigmes que celui que nous avons développé dans la partie (II) de cet ouvrage.

*

Dans le passé, différents concepts macroéconomiques ont été développés qui constituent des bases sur lesquelles il est possible de se fonder : la rente technique, les comptes de surplus, le facteur inexpliqué de la croissance, le taux de croissance et la croissance endogène constituent des approches qu’il faut prendre en compte et utiliser. Les concepts microéconomiques et les concepts issus de la gestion comme le déversement, l’effet d’expérience ou le benchmarking, ont aussi eu un certain développement qui peut nous être utile. L’approche par la valeur d’innovation permet d’intégrer tous ces concepts dans une approche unifiée de l’innovation établissant une liaison entre l’approche économique et la gestion.

En économie, il existe un débat entre le micro et le macro-économique. Pour notre part, nous pensons qu’en économie comme en médecine, il faut travailler à deux niveaux, celui, microscopique, des virus ou des cellules (ici, des idées, des hommes et des entreprises) et celui, macroscopique, du corps et des ensembles structurés (ici, des grands pays et des grands équilibres). Vouloir résoudre un problème macro-économique par le seul raisonnement macro-économique est probablement aussi vain que de vouloir soigner la variole par de l’aspirine sans s’attaquer au virus d’origine.

Pour l’innovation, nous pensons qu’il faut apporter des réponses macro et micro-économique convergentes et avoir ainsi une stratégie intégrée. Comme c’est le cas en médecine où l’intervention sur les symptômes n’est pas contradictoire avec l’intervention sur les causes réelles.

Rente technique et valeur d’innovation :

Techniquement, dans la science économique classique, le concept qui s’impose est celui de la rente technique. Il est le centre de toute notre réflexion sur l’économie de l’innovation, encore faut-il la comprendre et en voir les potentialités. C’est ce que nous allons faire ici en utilisant ce concept pour valoriser l’innovation qui crée une valeur qui, néanmoins, n’a rien d’une rente indue. C’est pourquoi nous la nommerons « valeur d’innovation ». Cette terminologie de valeur d’innovation est préférable à celle de « rente technique » qui est partiellement impropre puisqu’elle remonte à la notion de rente agricole développée par Ricardo et contient donc une signification de bénéfice indu alors même que pour l’innovation, cet avantage est parfaitement fondé sur l’effort de recherche, de mise au point et de développement qui préparent cette « valeur d’innovation». En outre, la dénomination de « valeur d’innovation» reprend l’expression développée dans les années 90 de « création de valeur » en élargissant sa portée qui n’est plus limitée au seul profit des actionnaires mais étendue à l’ensemble du corps social, notamment le détenteur du brevet, les actionnaires de l’entreprise, ses salariés et ses clients ainsi que l’Etat.

En utilisant ce concept de valeur d’innovation, nous allons montrer qu’il est possible de développer une nouvelle théorie économique de l’innovation qui soit source d’une meilleure interprétation économique du phénomène et qui permette la mise en place de méthodes de gestion de l’innovation plus efficaces, que ce soit dans l’entreprise ou le pays.

Méthodologie :

Définir une économie de l’innovation à partir de la vision globale définie ci-dessus en partie II, c’est en définir les mécanismes essentiels, en donner les déterminants, et en préciser les enchaînements et la dynamique. De l’ensemble de cette nouvelle approche économique de l’innovation, il ressort cinq points majeurs :

  1. La valeur d’innovation, c’est-à-dire son efficacité économique, constitue la caractéristique essentielle de l’innovation. C’est aussi le principal levier d’action de l’innovateur sur le corps social.
  2. L’innovateur est une nécessité économique pour réaliser un choix complexe.
  3. La valeur d’innovation est une grandeur mesurable. Cela permet une approche plus scientifique de l’histoire de l’innovation et des politiques d’innovation.
  4. Le mécanisme de répartition de la valeur d’innovation dans la société, est optimisé par l’existence d’un marché libre.
  5. L’existence d’une sphère économique réellement libre, indépendante des hiérarchies sociales traditionnelles, et n’acceptant que la loi du marché et de l’efficacité est la meilleure façon de lever les interdits socioculturels.

Nous sommes bien conscients que les démonstrations que nous donnons de ces phénomènes sont parfois partielles et résumées, voire incomplètes, mais nous pensons que dans le cadre d’un ouvrage d’ouverture de la réflexion, elles suffiront aux personnes de bonne volonté pour comprendre l’ensemble de la démonstration.
Chemin faisant il nous faudra définir ou redéfinir quelques concepts économiques importants :

Choix fragmentaire :

Choix collectif qui est réalisé progressivement par agrégation de choix individuels, qui ne s’impose à l’ensemble que sous la forme de standard mais reste soumis à l’adhésion individuelle. La nature de ce choix et son mécanisme de formation sont éloignés des choix collectifs envisagés par la théorie économique traditionnelle (choix unique pour une collectivité).

Innovateur :

Individu qui accompagne la transformation d’une idée en un objet économique en assumant la définition du modèle économique et l’acceptation sociale et culturelle. Il est le créateur de l’innovation.

Innovation : création économique complexe :

Un acte mythique qui débouche sur un nouvel objet économique, selon une règle d’augmentation de l’efficacité globale du fonctionnement économique de la société, mais selon un processus complexe, notamment dans les domaines social et culturel.

Valeur d’innovation :

Ensemble de l’avantage économique résultant de l’innovation. Cette valeur peut être calculée unitairement ou globalement, instantanément ou dans le futur. C’est une valeur additive qui peut servir à mesurer de l’innovation.

La valeur d'innovation (richesse créée par l'innovation dans la société) évolue dans le temps en fonction du nombre d'utilisateurs (diffusion) et de l'amélioration des techniques qui augmente sa valeur unitaire. Il n'est pas rare que la valeur unitaire augmente de 100% et plus.
La valeur d’innovation (richesse créée par l’innovation dans la société) évolue dans le temps en fonction du nombre d’utilisateurs (diffusion) et de l’amélioration des techniques qui augmente sa valeur unitaire. Il n’est pas rare que la valeur unitaire augmente de 100% et plus.

La qualité économique, et donc la force d’une innovation et son « argument » qui finira par l’imposer à tous, tient à son efficacité économique globale. Étrangement, cette notion de rentabilité globale, d’efficacité ou de performance n’est guère présente dans les études sur l’innovation alors même qu’elle est le fondement de la puissance de l’innovation et qu’elle est la différence entre un phénomène de mode et une réelle innovation. C’est ainsi que, par exemple, le numéro de la Revue française de gestion de mars / avril 2005 intitulé « Développer l’innovation » n’utilise ces termes que deux fois dans les titres de ses 14 chapitres. Certes, on parle volontiers de la rentabilité pour le producteur, du retour sur investissement ou encore de la baisse de prix pour le consommateur, mais nulle part, on ne parle de son efficacité globale ; or, c’est ce point économique qui doit être au centre de toute réflexion économique sur l’innovation.

C’est ce bénéfice global pour la société que nous dénommons « valeur d’innovation» et que la théorie économique classique dénomme « rente technique ». Le terme « valeur de l’innovation » pourrait aussi convenir. La traduction anglaise est : innovation value. Cette valeur d’innovation est le moteur économique principal de l’innovation. C’est l’importance de cette valeur qui fait que l’innovation s’impose à la société et que l’innovateur dispose d’un levier suffisant pour en accélérer l’acceptation. C’est la raison pour laquelle la gestion de la valeur d’innovation, notamment par le brevet ou la fiscalité, est le centre de tout dispositif innovant. On comprend immédiatement que, plus la valeur d’innovation est forte, moins le frein social sera efficace, car l’avantage dont pourront bénéficier le producteur et l’utilisateur sera tel que chacun sera intéressé fortement au changement.

L’ensemble des règles de partage de la valeur d’innovation est constitutif de ce qu’on pourrait appeler un statut de l’innovation et de l’innovateur, définissant (implicitement) la place que la société entend donner à ce phénomène et le rôle et la rémunération qu’elle accorde à l’innovateur. Il faut bien voir que l’importance de la valeur d’innovation est une donnée de base externe au système car il n’existe pas de moyens pour la développer systématiquement. Les immenses efforts de R&D de l’URSS sont là pour le rappeler. La recherche ne produit des innovations majeures que si on permet aux innovateurs de transformer cette recherche en produits ou services.

PLAN :

1 – La rente économique
1 – La rente agricole – 2 – La rente minière — 3 – De la rente naturelle à la rente commerciale – 4 – Introduction à la notion de valeur d’innovation.
2 – La valeur d’innovation
1 – Exemples – 2 – Il y a deux niveaux de valeur d’innovation, privé et collectif –
3 – Concepts & notations – 4 – Une valeur durable ?
3 – Caractéristiques & propriétés
1 – Une grandeur unitaire (individuelle) et globale (micro et macroéconomique) –
2 – Equations fondamentales introduisant le rôle de l’innovateur – 3 – Évolution dans le temps – 4 – La question du référentiel – 5 – Valeur d’innovation et valeur de l’entreprise – 6 – Une grandeur mesurable.
4 – Le partage de la valeur d’innovation
1 – L’innovateur – 2 – Le brevet – 3 – La fiscalité – 4 – Le marché – 5 – L’emploi.
5 – Le choix collectif fragmentaire
1 – Un choix collectif – 2 – Un choix réalisé par le marché – 3 – Un standard
collectif et réversible – 4 – Un choix optimal

L'essentiel de la V.I. va aux consommateurs sous forme de baisse des prix et de fiscalité. Une part minime va à l'innovateur qui répartit alors entre redevance pour le brevet, sursa-laires versés à ses salariés, superbénéfice pour ses actionnaires.
L’essentiel de la V.I. va aux consommateurs sous forme de baisse des prix et de fiscalité. Une part minime va à l’innovateur qui répartit alors entre redevance pour le brevet, sursa-laires versés à ses salariés, superbénéfice pour ses actionnaires.

La notion de valeur d’innovation n’est pas isolée, mais entourée d’autres notions proches tant micro que macro-économiques, qui permettent de mieux la comprendre. La notion de valeur d’innovation constitue ainsi un lien nouveau entre macro, micro-économie et gestion et nous allons voir que ce concept de valeur d’innovation permet une approche unifiée de l’innovation.

Il faut souligner en préambule les liens majeurs qui existent entre les concepts micro & macro-économique et de gestion :

  • par définition, la valeur d’innovation tient à la fois de la micro et de la macro économie en raison de sa caractéristique d’additivité :
    V.G.I. = ? V.I.U. (voir chapitre 1 ci-dessus au paragraphe précédent §3-2)
    Valeur Globale d’Innovation = sommes des Valeurs d’Innovation Unitaires
  • par définition aussi, la valeur d’innovation est une création de valeur plus globale que celle envisagée couramment par les analystes financiers.

Par construction, la valeur d’innovation se trouve donc être à la croisée de notions fondamentales. Voyons cela dans le détail.

PLAN :

1 – Concepts économiques
1 – Le surplus – 2 – Le déversement – 3 – Le facteur inexpliqué de la croissance –
4 – La croissance endogène – 5 – Le PNB.
2 – Concepts de gestion
1 – Le modèle économique – 2 – L’effet d’expérience – 3 – L’innovation ouverte –
4 – Le benchmarking – 5 – La création de valeur (pour les actionnaires) –
6 – L’avantage concurrentiel – 7 – Le TRI.
3 – Unifier l’économie de l’innovation

La Valeur d'Innovation est le concept central de nombreuses approches sur l'innovation. Le Taux de Rendement Interne d'un investissement, l'EVA, l'effet d'expérience, les comptes de surplus, la rente technique, le taux de croissance ou le déversement s'analyse parfaite-ment avec la V.I.
La Valeur d’Innovation est le concept central de nombreuses approches sur l’innovation. Le Taux de Rendement Interne d’un investissement, l’EVA, l’effet d’expérience, les comptes de surplus, la rente technique, le taux de croissance ou le déversement s’analyse parfaite-ment avec la V.I.

Peut-on mesurer l’importance d’une innovation ? De nombreux articles ou rapports tentent de le faire sur des bases purement psychologiques ou de sondage, mais sans aucune méthode scientifique. Plus récemment, la volonté de mesurer l’efficacité des mesures de stimulation de l’innovation a conduit à la mise en place dans plusieurs pays de Groupes de travail pour définir une méthodologie de mesure de l’innovation. En Europe la méthode IIS est utilisée pour comparer la capacité innovante des pays. Il existe d’innombrables tentatives de mesures, de comparaison, d’évaluation car le besoin opérationnel est considérable.

Pour répondre à ce besoin, il est possible d’utiliser la notion de valeur d’innovation. Celle-ci permet en effet d’établir un système de mesure de l’innovation et de constituer ainsi un indicateur de mesure du progrès. Le progrès (technique) devient alors une valeur mesurable. Cette utilisation de la notion économique de valeur d’innovation pour la mesure de l’innovation est assez simple dans son principe, mais nécessite quelques précautions dans sa réalisation.

PLAN :

1 – Mesurer l’innovation
1 – Une grandeur mesurable – 2 – Remarques – 3 – Perspectives.
2 – Le niveau du progrès
1 – Rappel des calculs fondamentaux – 2 – Indice de progrès technique.
3 – La vitesse du progrès
1 – Définition – 2 – Portée

La loi de Moore est une prévision approximative faite par Gordon Moore à la fin des années 60 pour « cadrer » le rythme des développements techno-logiques des partenaires d'INTEL dans la mise sur le marché des pro-duits nouveaux.
La loi de Moore est une prévision approximative faite par Gordon Moore à la fin des années 60 pour « cadrer » le rythme des développements techno-logiques des partenaires d’INTEL dans la mise sur le marché des pro-duits nouveaux.

Comment peut-on stimuler le processus d’innovation ? Tout d’abord, comment peut-on faire pour qu’il existe ? Ensuite, que doit-on faire pour l’accélérer ? Et enfin est-il possible de l’optimiser, et comment ? Pour un phénomène complexe, à la fois culturel, économique et social, les réponses ne peuvent être simples et s’exprimer naturellement dans une logique linéaire. En d’autres termes, quel est l’environnement de l’innovateur ? Et comment ces paramètres peuvent-ils être ajustés pour améliorer ses chances de réussite?

Ces questions pratiques sont au coeur de la recherche économique dans le domaine de l’innovation. Elles ont donné lieu à d’innombrables publications et rapports sur les facteurs d’innovation qui ont dressé un inventaire général de ces facteurs. Inventaire à la Prévert, car il n’y a pas de structure logique ni d’importance comparée entre ces facteurs qui sont « listés » et dont les effets individuels, ne sont pas isolables par la science statistique.

Avoir une vision claire de l’essentiel du processus innovateur permet de mettre de l’ordre dans les inventaires à la Prévert sur les moyens de stimuler l’innovation ; inventaires dans lesquels on retrouve des considérations aussi variées que : une forte information publique et privée ; les droits de propriété intellectuelle ; la taille de l’entreprise ; la structure du marché ; la répartition géographique des entreprises ; la prise de décision dans les entreprises ; la culture nationale ; le système financier ; l’accumulation du capital humain ; la lutte contre les inégalités ; la politique gouvernementale ; la liaison recherche-industrie et l’importance de la R&D. Cette liste est inspirée par l’excellente étude (encore incomplète selon nous) publiée par Industrie Canada en janvier 2001, sous la direction de R. Morck et B. Yeung

PLAN :

1 – Existence
1 – Culture & religion – 2 – La structure de l’économie / le marché libre.
2 – Répartition de la valeur d’innovation
1 – Le brevet et la propriété industrielle – 2 – les mesures fiscales :
3 – Accélération du processus & facteurs d’accompagnement
1 – Augmentation de la valeur d’innovation – 2 – Un système de prise de risque
autonome – 3 – La prise de décision dans les entreprises – 4 – La R&D – 5 – Les milieux innovants – 6 – La liaison industrie – recherche – 7 – Le niveau général des
connaissances et de formation – 8 – La concurrence

Don't be shellfish...Email this to someoneShare on LinkedInTweet about this on TwitterShare on Google+Share on Facebook