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Première Partie

De la stratégie de la Recherche à l’écosystème de l’innovateur

La plupart des stratégies de l’innovation, à commencer par les préconisations de l’OCDE (1997) et la stratégie de Lisbonne (2000), sont aujourd’hui fondées sur la conviction de la nécessité d’augmenter la quantité de recherche pour augmenter le volume d’innovation.

Notre analyse est que l’innovation n’est pas le résultat mécanique de la recherche. C’est un phénomène complexe, économique et social, parfois scientifique, aléatoire, rarement rationnel et qui ne répond pas à une simple impulsion de « moyens ». D’ailleurs, la communauté européenne et l’OCDE commencent à douter de leurs analyses et ont engagé des études pour reformuler leurs politiques. L’OCDE a ainsi publié en juin 2010 de nouvelles préconisations qui font un peu plus de place à l’entrepreneur.

I. – La stratégie française de la recherche et de l’innovation

Conformément aux directives européennes de l’Agenda de Lisbonne (2000), la politique française de l’innovation est encore aujourd’hui essentiellement une politique de la recherche. Fait caractéristique, la Stratégie Nationale de Recherche et d’Innovation (S.N.R.I.) est définie sous la direction du ministère de la Recherche et, de ce fait, prend essentiellement en compte les questions d’organisation et de valorisation de la recherche. C’est ainsi que les cinq principes directeurs définis par le rapport général de la Stratégie Nationale de Recherche et d’Innovation de 2009 sont organisés autour de la fonction « recherche » et posent implicitement que l’innovation n’est que le résultat automatique de cet effort de recherche. Ces principes sont :

  1. La recherche fondamentale comme choix politique
  2. Une recherche ouverte à la société et à l’économie
  3. Une meilleure prise en compte des risques et du besoin de sécurité
  4. L’importance des sciences sociales dans tous les domaines
  5. La pluridisciplinarité, élément essentiel d’une recherche moderne

Cette vision théorique ignore les mots clés de l’innovation tels que marché, entreprise, start-up ou encore marketing et innovateur.

II. – Un changement de perspective

Notre analyse est fondée sur un changement de perspective : l’innovation est perçue comme un phénomène complexe qui doit être stimulé en permanence et dont l’objectif doit être de passer des idées à l’objet économique. Ce transfert est réalisé sous l’impulsion de l’innovateur qui concrétise cette transformation.

L’innovateur est en effet cette personne qui tranche le « nœud gordien » de l’innovation : il définit le standard technique et le modèle économique puis réussit les premières commercialisations. En pratique, son activité comprend généralement : le dépôt de brevet, la direction effective d’une entreprise innovante, ou la direction d’un projet de développement innovant au sein d’une grande structure.

La fonction d’innovateur est assumée par plusieurs types d’acteurs. Le plus souvent, c’est l’inventeur, l’entrepreneur ou même le chercheur. Dans une entreprise établie, ce peut être le président lorsqu’il s’agit de réinventer le modèle économique de l’entreprise (exemple : Renault se lançant dans le low cost avec le rachat de Dacia) ou encore un «simple» cadre. Selon les terminologies et les circonstances, c’est alors un catalyseur, un « intrapreneur », un « growth leader », un entrepreneur ou un innovateur voire un inventeur. Ce polymorphisme explique qu’il est difficile de caractériser l’innovateur d’une façon administrative.

III. – La notion d’écosystème de l’innovateur au centre de la politique d’innovation

Si la structure fondamentale du processus d’innovation est globalement connue, son fonctionnement reste humain et non maîtrisé. Cette alchimie reste mystérieuse. Le « cœur » en est l’innovateur et c’est à l’écosystème de le rendre plus performant.

L’écosystème de l’innovateur – et non de l’innovation – est constitué de l’ensemble des conditions de vie économique de l’innovateur, notamment du financement, des règles fiscales et sociales, et de l’ensemble des règles de comportement qui régulent sa vie économique. Il s’agit en fait, de l’environnement – au sens large – des acteurs de l’innovation. Il est partie prenante de l’atmosphère entrepreneuriale décrite dans nos précédentes publications.

C’est le développement de cet écosystème qui fera de la France une société innovante, sécrétant de l’innovation en permanence, devenant une « éponge » pour les idées transformées ensuite en innovations.

Les objectifs concrets d’une politique d’aménagement de cet écosystème, sont de stimuler les capacités des innovateurs. Il s’agit principalement de :

  • Créer un statut d’entreprise innovante qui offre un cadre d’action efficace aux entrepreneurs ;
  • Faciliter un financement réaliste et adapté aux projets de qualité ;
  • Renforcer la protection sociale et mettre en place un statut fiscal pour les innovateurs ;
  • Soutenir l’innovateur pour qu’il puisse se consacrer à l’innovation et non pas à la recherche de subvention ou à l’administration ;
  • Définir une nouvelle relation avec l’environnement économique ;
  • Former et informer pour améliorer la qualité des innovateurs ;
  • Définir une nouvelle relation entre chercheurs et innovateurs pour accélérer le transfert des idées ;
  • Créer et structurer un élan politique national et lui donner des outils (possibilités de grands programmes – ce qui bien sûr n’exclut pas les petites entreprises) et un support (une administration de missions ou des structures spécialisées) ;

IV. – Les notions clés de la réforme proposée :

Pour mettre en œuvre les recommandations décrites dans la deuxième partie, nous proposons un certain nombre de définitions.

1 – L’innovation :

Concept : Une amélioration durable de l’efficacité économique globale de la société.

Proposition de définition légale : Une innovation est la mise en œuvre à l’échelle macro-économique d’une nouvelle technique, d’un nouvel outil ou d’une nouvelle organisation, au sens large de ces termes, permettant d’améliorer durablement et sensiblement l’efficacité économique de la société.

2 – L’innovateur :

Concept : L’innovateur est la personne qui définit le modèle économique, le standard technique et réalise les premières ventes (début du choix collectif).

Proposition de définition légale :

  • tout dirigeant opérationnel ou administrateur délégué d’une PME-I (inscrit au K-bis) ;
  • toute personne ayant participé à l’élaboration d’un brevet (nom sur le brevet déposé) ou à son développement commercial (chef de projet d’une PME-I);
  • toute personne ayant déposé un brevet et percevant directement ou indirectement des revenus de ce brevet d’un montant supérieur à 50% de ses revenus globaux, ou d’un montant de plus de 50.000€ par an.
  • toute personne, qui bien qu’elle n’entre pas dans les catégories ci-dessus, peut y être rattachée du fait de la qualification donnée à son activité par OSEO ou des institutions agréées et être assimilée à un innovateur selon une jurisprudence à établir.

3 – La PME Innovante (PME-I) :

Concept : Une PME-I est une PME qui réalise une innovation.

Proposition de définition légale : PME (définition européenne : entreprise employant moins de 250 personnes et réalisant un chiffre d’affaires inférieur à 50 M€ ou disposant d’un total de bilan inférieur à 40 M€) indépendante (actionnariat privé – pas de relation capitalistique avec des grandes sociétés) se consacrant à l’innovation selon l’un des critères suivants :

  • société consacrant plus de 10% de son chiffre d’affaires à la R&D (à adapter selon le secteur d’activité).
  • société dédiée à l’exploitation de brevets ou de procédés nouveaux d’après son objet social si le CA est inférieur à 1 M€ ou par le fait que la majorité de son chiffre d’affaires se compose d’activités liées à des brevets lorsque le CA dépasse 1 M€.
  • société appréciée comme PME-I par une commission d’évaluation.

4 – L’écosystème de l’innovateur :

Concept : L’écosystème de l’innovateur est constitué par l’ensemble de son environnement économique et social et des règles qui permettent ou non à l’innovateur d’accomplir sa fonction, c’est-à-dire de transformer les idées en produits sociaux sous la contrainte de l’efficacité.

Proposition de définition légale : L’ensemble des textes de nature réglementaire ou légale, de comportements et usages sociaux, d’institutions publiques ou privées, notamment les entreprises, qui ont une relation avec les sociétés innovantes ou les innovateurs.

VI. Conclusion

Le progrès est un concept flou mais opérationnel, située à la croisée de multiples approches.
Le progrès est un concept flou mais opérationnel, située à la croisée de multiples approches.

L’Europe a réinventé l’innovation dès le XI° siècle, mais la pensée européenne n’en a défini le concept que bien tardivement, au début du XX° siècle ; et encore, cette définition n’a été donnée qu’avec une certaine imprécision qui fait qu’aujourd’hui encore, nombre de publications sur l’innovation se fondent sur des considérations générales du type « l’innovation, c’est quand …» ; ou encore commencent par « on distingue plusieurs sortes d’innovations …» sans donner une définition précise du concept d’innovation. Dans ces conditions, il n’est pas surprenant que la philosophie de l’innovation soit assez limitée à ce jour et qu’à l’instar de la philosophie de la technique, elle soit parcellaire.

Avant même de percevoir le mécanisme détaillé de l’innovation, l’Europe avait conçu l’idée de progrès qui en est la résultante globale et elle en avait exploré les premiers thè-mes : Pourquoi l’innovation, c’est-à-dire le progrès ? Pourquoi le changement ? Et, faut-il s’y engager ? À ces questions fondamentales, il existe de nombreuses réponses. Nous ne chercherons pas ici à répondre à ces questions, mais nous souhaitons seulement rappeler l’essentiel de la réponse occidentale pendant les trois derniers siècles et ouvrir quelques perspectives nouvelles que permet la théorie économique de la valeur d’innovation.

Ce tableau illustre le croisement entre le coût et le risque de l'innovation, depuis l'idée jusqu'au produit final, tout en précisant les caractéristiques de chaque étape de l'innovation.
Ce tableau illustre le croisement entre le coût et le risque de l’innovation, depuis l’idée jusqu’au produit final, tout en précisant les caractéristiques de chaque étape de l’innovation.

Dans un pays (La France, mais aussi l’Europe) où le raffinement social est tel que le plaisir de plaire tient souvent lieu de guide de vie, sinon d’éthique, il n’est pas étonnant que l’efficacité n’ait plus guère de place, sinon dans quelques discours sans conséquence pratique. La cour, les plaisirs et la sociabilité sont des ennemis de l’efficacité. Telle une pieuvre, la vie complexe et raffinée des sociétés européennes enserre dans ses tentacules l’efficacité pour l’étouffer lentement mais efficacement. Le terme de « cour » est pris ici dans un sens générique, issu de l’ouvrage de Norbert Elias , « un ensemble limité de personnes ayant globalement le contrôle direct ou indirect de l’essentiel des points clés du pays ». Il y a eu la Cour, celle de Louis XIV dont Norbert Elias parle. Mais Louis XIV lui-même n’était pas obéi à 10 ou 20 km…. Il n’empêche qu’il fallait paraître à la Cour pour faire carrière. Il y a eu les 200 familles, ensemble beaucoup plus flou mais qui ont contrôlé l’essentiel de ce qui se faisait dans l’industrie au XIX° siècle et qui ont assuré un fort dynamisme économique jusqu’en 1914. Sous la V° République en France, il y a cette communauté formée des anciens hauts fonctionnaires qui ont essaimé dans la vie politique et les affaires.

L’efficacité, souvent affublé du caractère économique, est un terme ignoré sinon méprisé par l’intelligentsia européenne contemporaine qui considère avec dédain cette préoccupation matérielle tout juste digne d’occuper quelques hommes d’affaires ou des Américains implicitement supposés « rugueux », sinon un peu « primaires » et loin des raffinements intellectuels européens.

Or l’efficacité reste pourtant le principe fondamental de la survie des sociétés . Elle est l’antithèse de la décadence. Elle est aussi son antidote. Elle ne supporte ni la mode, ni la cour. Elle apprécie la force intelligente et l’ambition réaliste.

Cette efficacité est insupportable aux plus raffinés, mais aussi aux médiocres et aux craintifs ; c’est-à-dire, l’immense majorité de la cour, d’un certain parisianisme tranquille, des gens bien comme il faut, bref de « l’essentiel de ce qui fait tourner la machine ».

L’efficacité des entrepreneurs et des innovateurs, des garagistes, des dentistes, des menuisiers, des agriculteurs et de toutes sortes de praticiens et de manuels, mais aussi des employés, des exécutants et des subalternes ; et encore des innovateurs, des intellectuels marginaux et des penseurs. Cette efficacité fait peur et séduit. Cette efficacité terrorise la province et effraye Paris. Cette efficacité ne sait pas bien tenir sa fourchette, mais bien son esprit, malheureusement sans élégance ; au contraire, l’esprit courtisan tient mieux sa fourchette que son cerveau, avec finesse et une élégance infinie. L’efficacité enfin permet de passer outre, de réaliser et de construire, mais plaît si peu à la Cour ; l’efficacité ne sert pas à plaire et s’en moque ; pour son malheur.

Et pourtant, que serait notre monde occidental s’il n’avait été pris de ce délire d’efficacité, voilà plus de dix siècles ? Notre monde occidental ne vit que de cela. Les orientaux ne manquent pas de souligner l’avidité des occidentaux, leur souci permanent du résultat à court terme et leur mépris du stratégique, de la qualité, de l’essentiel, toutes caractéristiques qui ne sont que des manifestations exacerbées du souci implicite et global d’efficacité qui veut et exige des résultats plutôt que des promesses.

Pour retrouver cette efficacité, il faudra revenir à une pensée principalement humaniste et marginalement structuraliste ; à l’inverse de ce qui se passe aujourd’hui. Il ne s’agit pas de négliger les approches globales et d’environnement, mais au contraire de les enrichir par une vision plus humaine de la vie économique. L’homme reste le centre de cette vie économique, sa finalité et son acteur fondamental.

Couverture du livre "Innovation - valeur, économie, gestion" - 2008
Couverture du livre « Innovation – valeur, économie, gestion » – 2008

1 – Pourquoi la croissance est-elle Occidentale ?

  • Les tendances lourdes : la vision occidentale de l’efficacité
  • Nous ne pensons pas que l’Occident bénéficie d’une quelconque supériorité intrinsèque sur l’ensemble des autres civilisations et cela n’enlève aucun des extraordinaires mérites de son parcours depuis 10 siècles qui ont permis de changer la condition humaine.
  • L’opportunité sociale du décollage de l’occident.
  • L’Occident est né de la fusion –parfois chaotique- de la civilisation romaine avec les envahisseurs Goths et surtout les Francs.
  • La croissance est occidentale car l’Occident du Moyen Age, et singulièrement la France, a redécouvert le processus innovateur et l’a relancé. Et ce phénomène se déclenche dans un espace dans lequel on réalise pour la première fois une petite séparation entre l’économique et le politique.

2 – Comment expliquer la croissance endogène ?

  • Tout dépend du niveau d’explication que l’on souhaite. Il existe naturellement des corrélations entre la croissance endogène et le niveau d‘études ou l’effort de R&D, mais aussi avec la même qualité de corrélation, avec le niveau de vie ou la vente de voitures. Cela ne nous paraît donc pas être l’explication centrale. Inversement l’URSS a montré en son temps, que les niveaux d’études et de R&D n’étaient pas des bons marqueurs de l’innovation.
  • La croissance endogène s’explique par l’innovation
  • Et l’innovation ne s’explique que par les innovateurs

3 – Comment stimuler l’innovation ?

  • L’innovation est un processus complexe, dans lequel l’individu joue un rôle essentiel d’accompagnement et pour lequel le processus de régulation économique est très important. Il faut donc privilégier une politique qui libère l’innovateur, favorise le développement de la population d’innovateurs, développe une sorte de milieu social d’innovateurs qui, par leurs analyses originales et leurs prises de risques atypiques soient capables de générer des innovations d’envergure.
  • L’innovateur
  • Le marché compétitif
  • Élargir le champ de l’économie

4 – Peut-on mesurer le progrès ?

  • Oui, bien sûr. Et d’ailleurs, on le fait déjà au travers du PNB ! Mais les perspectives d’utilisation de la valeur d’innovation pour évaluer l’innovation unitairement avec une grandeur mesurable ouvrent de nouvelles perspectives dans les sciences sociales.
  • La Valeur d’Innovation
  • Conséquences pour les sciences sociales

5 – A qui profite la croissance ? c’est-à-dire l’innovation ?

  • Principalement à tous les utilisateurs :
  • La croissance, c’est-à-dire l’innovation, profite d’abord à chacun d’entre nous. Ce phénomène ne faisait pas l’unanimité dans les années 60 en Occident, mais la disparition des pays socialistes a rendu ce débat sans objet. Cela ne signifie pas que la redistribution des fruits de la croissance n’est plus un débat politique, mais ce n’est plus un débat fondamental : c’est l’objet de négociations.
  • Derrière le pragmatisme des agents économiques, il y a la réalité économique fondamentale : le marché libre conduit à donner la quasi-totalité de la valeur d’innovation aux utilisateurs du nouveau produit ou service après une courte période protégée par le brevet.
  • Encore faut-il qu’il y ait des utilisateurs. La réponse de l’économie de marché est claire et a été faite de façon spectaculaire par Henry Ford au début du XX° siècle : il faut des salaires élevés pour que les ouvriers puissent acheter des produits. Sous toutes les réserves d’usage, cela signifie que le marché doit être un marché de masse et donc que la redistribution de la part de la Valeur d’Innovation qui est gardée par le producteur doit être importante.
  • La croissance est un phénomène qui ne peut durer que si l’ensemble de la population en profite. Le seul véritable moteur de la croissance est l’intérêt de tous. Il n’y a pas de croissance durable qui ne soit partagée.
  • Accessoirement à l’innovateur et à l’inventeur