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Nouveaux horizons

1 – Vers l’armée de métier, partie I, 3, Politique / 1934

L’ère des grandes conquêtes est close…/…

Rien ne prévaut contre l’esprit du temps.

2 – Discours / Congrès, Washington / 25 avril 1960

La machine a pris le pouvoir sur la terre.

3 – Inauguration de l’Aérogare d’Orly / 23 février 1961

Car, par contraste avec une autre époque où l’activité intérieure était comme bloquée sous une sorte de plafond, voici qu’en l’ère industrielle, notre pays s’aperçoit que toutes ses limites reculent, qu’il a en lui toutes les sources de la puissance et du rayonnement et qu’il peut se transformer, au point d’être, une fois de plus, l’un des plus jeunes et des plus grands.

4 – Plan / voyage dans le sud-ouest / 12-16 avril 1961

L’ère moderne a déclenché, parmi les nations civilisées, un vaste essor de progrès tel que le peuple qui n’y participerait pas serait tôt laissé pour compte, une concurrence scientifique, technique, économique, sociale, telle que le peuple qui n’y figurerait pas se trouverait vite mis hors de question. La France doit être dans ce mouvement et l’un des peuples du peloton de tête.

5 – Allocution / Palais de l’Elysée / 12 juillet 1961

“Ce ne sont pas uniquement les machines et les crédits qui font le progrès, c’est avant tout la valeur des hommes. Nous avons donc engagé un gigantesque effort d’instruction et, en même temps, réformé profondément l’enseignement national…./…

La France a épousé son siècle. Cela veut dire qu’elle accomplit une vaste transformation tout en vivant dans un monde difficile…./…

La France, c’est donc des usines, des mines, des chantiers, des bureaux d’études.

6 – Allocution / Palais de l’Elysée / 4 novembre 1961

Le progrès de la science et de la technique ouvre à notre pays des horizons de développement dont les limites reculent tous les jours.

7 – Allocution / Ecole Militaire / 15 février 1963

Il n’y a pas d’indépendance imaginable s’il [un pays] ne dispose pas d’un armement nucléaire, parce que, s’il n’en a pas, il est forcé de s’en remettre à un autre, qui en a, de sa sécurité et par conséquent, de sa politique.

8 – Conférence de presse / l’Elysée / 31 janvier 1964

Il y a une civilisation moderne. L’Europe l’inventa et, ensuite, la transporta en Amérique. Aujourd’hui, l’Occident de part et d’autre de l’Atlantique, en demeure la source et l’artisan. Combiner le travail humain avec le rendement des machines, c’est en quoi consiste cet immense effort de progrès. La science, la technique, la politique, s’y appliquent essentiellement. …/…

Mais, quoi qu’il en soit, deux milliards d’hommes prétendent aujourd’hui au progrès, au mieux-être et à la dignité. Depuis que le monde est le monde, il y a là un fait dont l’importance et la dimension n’ont jamais été égalées.

9 – Discours / Université de Mexico / 18 mars 1964

Une cause, celle de l’Homme; une nécessité, celle du progrès mondial et, par conséquent, de l’aide à tous les pays qui la souhaitent pour leur développement; un devoir, celui de la paix, sont, pour notre espèce, les conditions mêmes de sa vie.

10 – Conférence de presse / l’Elysée / 4 février 1965

Sous l’impulsion de la machine, l’économie moderne est en perpétuel mouvement.

11 – Allocution / Palais de l’Elysée / 27 avril 1965

Nous devons aussi soutenir coûte que coûte la concurrence dans les secteurs de pointe, qui commandent la valeur, l’autonomie, la vie, de tout l’ensemble industriel.

12 – Inauguration, Tunnel du Mont Blanc / 16 juillet 1965

Notre époque, parce qu’elle est celle des machines, ouvre une immense carrière à l’audace et à la puissance techniques.

13 – Discours / Université de Moscou / 22 juin 1966

Culture, science, progrès. voilà ce qui, à notre époque au lieu des rêves de conquête et de domination d’antan, appelle et justifie les ambitions nationales. Voilà sur quoi doivent se rencontrer les peuples d’où procède la civilisation moderne. Voilà dans quel but peut être scellée l’alliance nouvelle de la Russie et de la France.

14 – Toast adressé à M. Kossyguine / 1 décembre 1966

Enfin, pour qu’apparaisse une Europe rassemblée, il lui faut des ambitions. Lesquelles ? Celles que lui commande notre époque: à l’intérieur d’elle-même, le développement, scientifique, technique, économique, dont désormais tout dépend et qui est le meilleur terrain de convergence internationale; à l’extérieur, outre l’exploration de l’espace qu’une Europe unie poursuivrait avec des chances illimitées, un concours concerté à apporter, partout dans le monde, à l’avance des peuples retardés ainsi qu’au maintien de la paix.

15 – Brouillon, manifeste de politique générale / fin 1966

Pour les Français, l’avenir doit être le progrès. Le progrès, c’est-à-dire la prospérité et la justice.

16 – Réponse à M. Demirel / 26 octobre 1968

Les capacités scientifiques et techniques constituent partout, dans les temps modernes, le levain nécessaire pour faire lever la pâte nationale.

17 – Allocution radiodif. & télévisée / 11 mars 1969

A ce mouvement s’opposent et s’opposeront, d’une part ceux qui s’acharnent vulgairement à casser tout ce qui est et à empêcher de naître tout ce qui pourrait exister, d’autre part ceux qui ne cherchent à exciter et à capter toutes les impatiences et tous les mécontentements au profit de leur conjuration pour enfermer un jour notre peuple dans la prison totalitaire, enfin ceux qui refusent toute transformation et prétendent que le couvercle soit vissé sur la marmite.

18 – Mémoires d’espoir, Le renouveau / 1970

A l’ère industrielle, il [notre pays] doit être compétitif. A l’ère de la science et de la technique, il doit cultiver la recherche…/…

Expansion, productivité, concurrence, concentration, voilà, bien évidemment, les règles que doit dorénavant s’imposer l’économie française, traditionnellement circonspecte, conservatrice, protégée, et dispersée.

Introduction

  1. Sémantique, de la machine à la technologie
  2. Démarche, l’homme & la machine
  3. Idées, esquisse d’une idéologie progressiste
  4. Futur

A de multiples occasions, et parfois de façon très approfondie, Charles de Gaulle a explicité sa réflexion sur la « machine » ou la « société mécanique », c’est-à-dire sur ce que nous pouvons aujourd’hui convenir de désigner par le terme “technologie”. Les sources et le cadre philosophique de cette réflexion peuvent être analysés et conduisent généralement à une référence majeure : Bergson, complétée par le catholicisme social. C’est sur ce socle philosophique que Charles de Gaulle a pu fonder son «idéologie» et sa démarche politique qui se caractérisent par une double affirmation de la nécessité de prendre en compte la technologie et de la suprématie de l’esprit sur la technologie.

1 – SEMANTIQUE : de la machine à la technologie

La technologie est parfois définie comme la science des techniques, parfois comme une simple technique : on parle indifféremment de techniques ou de technologies militaires, de biotechnologies ou de techniques biologiques, de techniques ou de technologies spatiales ou de hautes technologies ou de techniques de pointe, etc… Cette confusion qui résulte autant de l’histoire linguistique que de la complexité des concepts, voire de la simple américanisation de notre langue, nous laisse aujourd’hui libres de préciser ce que nous entendons par technologie.

Une technologie est un ensemble de techniques, d’organisation et de comportements associés, ayant pour objet la satisfaction d’un besoin de l’homme: la santé, l’habillement, l’habitat, la sécurité, la défense, la communication, la formation, l’information ou l’échange (le commerce), peuvent être considérés chacun comme une technologie. Chaque technologie met en œuvre des techniques comme la chimie, la mécanique, la biotechnique, ou la menuiserie, la fonderie, la filature, ou encore la forge, la couture, la cuisine, etc. et se fonde parfois sur les sciences : comme les mathématiques, la physique ou la chimie.

La technologie peut être considérée soit comme l’une de ces technologies prise indifféremment, soit comme l’ensemble de ces technologies dans ce qu’elles ont de commun. Le concept de technologie ainsi défini ressort davantage de l’économie et de la sociologie que des disciplines “techniques”.

La technologie est, selon le sens défini ci-dessus, aussi vieille que “l’homme”. Les ethnologues s’accordent en effet aujourd’hui à caractériser l’apparition de l’homme par l’apparition de l’outil. Ce n’est pourtant qu’assez tardivement que les concepts de technique et de technologie sont apparus clairement dans la   pensée occidentale; en réalité, la technique comme la technologie ne sont devenues un objet de réflexion philosophique puis sociologique qu’à partir du moment où elles ont apporté une contrainte perceptible par l’homme, c’est-à-dire au début du XIXe siècle, à l’époque des premières usines équipées de vastes machineries. La machine est donc le vecteur de cette contrainte. C’est pourquoi la technique “mécanique” ou “machiniste” est considérée comme l’expression achevée de la technologie au début du XXe siècle. Jusqu’au développement massif de la microélectronique et l’apparition des biotechnologies dans les années 70, la machine mécanique a continué de dominer notre univers technique.

Charles de Gaulle a parfaitement perçu à la fin de sa vie, l’évolution de l’électronique et de la biologie et leur portée sur le monde moderne comme le montrent certains textes (ref. 5.01, 5.22 et 5.23). Néanmoins, sa réflexion, qui est profondément enracinée dans son temps, utilise tout naturellement les termes de machine et de mécanique à l’endroit où nous utiliserions “technique” ou “technologie”. Une lecture moderne de son œuvre impose une transposition sémantique.

2 – DEMARCHE : l’homme & la machine

La pensée technologique de Charles de Gaulle sur le monde moderne commence officiellement en 1934 avec la publication de «Vers l’armée de métier». Puis elle se structure progressivement dans le temps tout en restant dans une continuité idéologique étonnante.

En réalité, dès les années 20, Charles de Gaulle a une perception globale du phénomène technologique et de sa portée sociale et politique, fondée sur sa perception du monde moderne enrichie de la lecture de Bergson et des chrétiens sociaux pour l’essentiel. Plusieurs indices et écrits personnels permettent en effet de dater les débuts de sa réflexion à cette époque. Sauf exception, nous ne les avons pas retenus ici car nous voulions consacrer cet ouvrage à l’expression achevée d’une pensée et non à sa genèse.

Dans les années 30, c’est la vision militaire qui l’emporte. Sa philosophie -ou son idéologie- est appliquée systématiquement, mais avec beaucoup de clairvoyance, à l’armée française qui refuse le progrès. Dans son mémorandum de janvier 1940, il note : “Ainsi la lutte dans laquelle nous sommes engagés implique une réforme profonde de notre système militaire. L’activité étant la condition de la victoire et la force mécanique constituant désormais, dans l’ensemble des moyens, l’élément essentiellement actif, c’est cette force qu’il faut, avant tout, créer, organiser, employer”. Le thème social est certes présent dans cette période mais traité rapidement, sans explication ni développement, en raison de l’urgence de  la question militaire.

Ce n’est qu’avec la guerre, notamment dans le discours d’Oxford en 1941, que la vision sociale va progressivement dominer le discours technologique gaullien : “dans l’époque moderne la transformation des conditions de la vie par la machine, l’agrégation constante des masses et le gigantesque conformisme collectif qui en sont les conséquences, battent en brèche les libertés de chacun”. Par la suite, dans le cadre du R.P.F., son analyse va s’approfondir et déboucher sur la participation : “L’association, c’est-à-dire un système tel que, du moment que des hommes travaillent ensemble à toute espèce de chose, dans une même œuvre productrice, autrement dit, dans une même entreprise, il doit se constituer entre eux, non pas un contrat d’employeur à employé mais un contrat de société.” (Allocution prononcée à Paris devant les comités professionnels du R.P.F., le 31 août 1948).

La vision organisationnelle n’est développée qu’assez tardivement. Si la décentralisation est évoquée dès 1959, la réforme administrative régionale ne sera mise en avant qu’en 1967 et surtout après 1968. En 1969, à Quimper il déclare: “Il faut que notre Plan aménage en conséquence l’action de l’Etat sur tout le territoire. Il faut que chaque région, qui y est justifiée par son étendue et sa valeur, ait la volonté et reçoive les moyens de prendre la part qui lui revient dans l’ensemble de l’effort national”. En parallèle, la réflexion institutionnelle qui conduit au projet de réforme du Sénat et du Conseil Economique et Social mûrit et dès juillet 1964, il déclare : “C’est dire aussi que le moment venu, le Conseil devra recevoir une composition et des attributions mieux adaptées à cette vocation”.

Auparavant, dans les années 62-65, Charles de Gaulle s’est efforcé de mettre en place une grande administration économique moderniste, le plan. Cette organisation a pour mission de conduire la modernisation de la France : “ Il faut que le Plan de développement national, qui déjà, depuis seize ans, oriente vers le progrès l’activité de la France devienne une institution essentielle, qu’elle soit plus puissante par ses moyens d’action, plus ouverte à la collaboration des organismes qualifiés de la science, de l’économie, de la technique et du travail, plus populaire quant à l’intérêt que son œuvre doit susciter dans notre peuple tout entier” (8 mai 1961).

A la même époque, la réflexion de Charles de Gaulle sur le progrès s’élargit: Dès 1961, lors de l’inauguration du tunnel sous le Mont Blanc, il déclare: “le progrès de la science et de la technique ouvre à notre pays des horizons de développement dont les limites reculent tous les jours”. Le discours de Mexico en 1964 montre une mondialisation de sa réflexion : “Une cause, celle de l’Homme; une nécessité, celle du progrès mondial et, par conséquent, de l’aide à tous les pays qui la souhaitent pour leur développement; un devoir, celui de la paix, sont, pour notre espèce, les conditions mêmes de sa vie”. Cette réflexion se systématise et en 1966, à Moscou, il affirme : “Culture, science, progrès. voilà ce qui, à notre époque au lieu des rêves de conquête et de domination d’antan, appelle et justifie les ambitions nationales. Voilà sur quoi doivent se rencontrer les peuples d’où procède la civilisation moderne”.

Bien évidemment, ces thèmes dominants n’excluent pas les autres. La modernisation de l’armée continue dans les années 60 avec la politique nucléaire, la politique sociale se développe encore plus avant avec la participation, et la politique de recherche ne cesse jamais dans l’espoir de voir un jour l’économie française bénéficier de cet effort.

Au risque d’appauvrir la richesse de la pensée de Charles de Gaulle, il nous a paru nécessaire de schématiser la démarche pour mieux comprendre et expliquer sa réflexion. Cette schématisation résulte de l’analyse que nous avons faite de sa pensée sur la technique, notamment dans le cas de l’armée des années 30. (voir schéma)

La réflexion de Charles de Gaulle s’organise en quatre thèmes ou débats: société & technologie, individu & technologie, action & technologie et pensée & technologie. A l’exception du thème pensée & technologie, les trois autres débats sont marqués par l’extrême ambivalence des relations mises en évidence. Il n’est pas toujours possible de discerner qui, de la société, de l’individu, de l’action ou de la technologie, a le “dernier mot”. A l’époque où les totalitarismes de gauche comme de droite envahissaient la vie politique de notre planète, ces questions n’avaient pas de réponse clairement acceptable par tous. La crise sociale et culturelle provoquée par le développement technologique restait sans réelle réponse; les totalitarismes revendiquaient à leur compte une réponse “historique” avec une certaine apparence d’efficacité et de réussite. (1)

A l’inverse, puisant dans la tradition occidentale, ayant recours à la culture classique tout autant qu’au rationalisme, Charles de Gaulle rejette immédiatement la voie du totalitarisme et propose une réponse claire aux questions posées par la technologie : l’individu libre guidé par sa pensée constitue l’essence même de la civilisation occidentale et, par conséquent, il est exclu de chercher ailleurs -c’est-à-dire dans le totalitarisme- une réponse aux questions posées par le progrès. Le génie de la France, comme l’essence de la civilisation occidentale, s’y opposent.

3 – IDÉES : esquisse d’une idéologie progressiste

Quelle qu’en soit la maturation, l’expression progressive et la forme politique, la position de Charles de Gaulle face à la technique est d’essence philosophique. Il recourt en effet à la tradition philosophique occidentale pour définir sa position face à la “machine”. S’il est d’abord un grand politique, Charles de Gaulle s’affirme par là même un grand intellectuel occidental s’inscrivant dans la tradition grecque et cartésienne. C’est l’homme de réflexion qui conduit l’homme d’action, même s’il a toujours souligné les nécessités de l’action et les qualités propres à l’homme d’action.

Deux grands courants dominent la pensée de l’époque : un matérialisme plus ou moins proche du marxisme et un renouveau de la tradition philosophique occidentale qui entendait réaffirmer la prédominance de l’homme sur la matière. Se situant dans ce deuxième courant, Charles de Gaulle n’en néglige pas pour autant les arguments du matérialisme, dans la mesure où ils sont fondés sur une réalité et non sur un dogme. Cela le conduit à définir une position politique très pragmatique tout à la fois fondée sur une réflexion philosophique et adaptée aux réalités de l’époque.

L’histoire de la sociologie de la technique commence réellement avec la révolution industrielle et des auteurs comme Saint-Simon ou Auguste Comte; des penseurs comme Marx, Renan, Bergson ou Schumpeter ont marqué son évolution. Aujourd’hui, ce sont plutôt les ethnologues, sous la conduite de C. Lévi-Strauss qui ont apporté et apportent encore les réflexions les plus riches dans le débat “technologie et société”.

Les philosophes grecs avaient bien évidemment traité le sujet de la technique dans la société. Mais le cadre stabilisé – en tout cas relativement à l’époque actuelle – de leurs techniques conduisit ces philosophes à des analyses sommaires affirmant notamment l’indépendance de la technique et de la société. Le XIXe siècle technicien et rationaliste les a bien souvent battu en brèche.

Le fulgurant développement technique et l’évolution technologique associée du début du XIXe siècle, la multiplication d’usines, la concentration urbaine ne manquèrent pas de frapper les premiers sociologues de la technique qui attribuèrent à celle-ci une importance déterminante dans la forme de la société. Marx apparaît comme l’aboutissement caricatural de cette première tendance puisqu’il affirme la prédominance des moyens de production et donc des techniques (l’infrastructure) sur l’organisation sociale et la pensée (la superstructure). La réaction philosophique ne devait pas tarder et conduire 50 ans plus tard à la réaffirmation par Bergson de l’indépendance des deux sphères et même de la domination de la pensée sur le monde réel, retrouvant en cela la tradition multiséculaire de l’occident.

Indubitablement dans le domaine de sa réflexion consacrée à la société occidentale face au machinisme, c’est d’abord à Bergson et à son système de pensée que Charles de Gaulle fait référence. Cette source, si elle est prédominante, ne doit pas faire oublier d’autres auteurs comme Teilhard de Chardin, Paul Valéry et surtout l’ensemble du courant du catholicisme social. La deuxième source fondamentale de la pensée gaullienne sur la technique est, dans la droite ligne de la pensée bergsonienne, la réalité, appréciée à l’aune de l’histoire, de la “durée” toujours présente en arrière-plan.

Il faut remarquer que, dans ses textes officiels, Charles de Gaulle ne fait qu’assez peu référence à la science et semble bien souvent ne s’attacher qu’à la technique comme s’il avait une vision uniquement utilitariste de la science. En réalité, si Charles de Gaulle ne parle pas de la science, c’est qu’il entend s’en tenir au domaine politique. Parler des sciences l’aurait entraîné sur la voie du rationalisme ou du scientisme et il se serait vu contraint d’entrer en conflit avec la religion. Or son but n’est pas de détruire ou de contester, il est d’adapter la société aux nouvelles conditions techniques. Néanmoins, Charles de  Gaulle n’ignore pas la science : il y voit la source de la technique et l’objet des ambitions nationales : “Culture, science, progrès. voilà ce qui, à notre époque au lieu des rêves de conquête et de domination d’antan, appelle et justifie les ambitions nationales. Voilà sur quoi doivent se rencontrer les peuples d’où procède la civilisation moderne” (in : Discours à l’Université de Moscou, 22 juin 1966). Le prodigieux effort de recherche scientifique que la France effectuera sous son impulsion vient tempérer cette remarque sur la primauté de la technique.

Si l’idéologie est un système d’idées constituant une philosophie du monde et de la vie, le système gaullien d’idées sur le progrès constitue une idéologie. Il faudrait la qualifier d’ouverte par opposition aux idéologies fermées, d’ailleurs critiquées par Charles de Gaulle,  qui s’enferment dans une sorte de tautologie intellectuelle les déconnectant de la réalité.

Qu’on le veuille ou non, il s’agit bien d’une idéologie avant d’être un pragmatisme ou un modernisme politique, même si Charles de Gaulle n’a pas l’habitude de plier la réalité à ses idées, ce qui constitue la démarche idéologique normale de l’extrême droite aux communistes. Il s’agit d’une doctrine dont l’essentiel peut être résumé par une formule “le combat pour l’homme” et qui permet d’adapter sa réflexion et son comportement à la réalité moderne.

Pragmatique, Charles de Gaulle construit progressivement son idéologie en l’appliquant à tous les grands problèmes de notre temps : la stratégie militaire après l’apparition du moteur puis de la bombe atomique, l’organisation du travail, l’organisation des pouvoirs publics, la conquête de l’espace tout autant que la décolonisation. Et l’exemple de la renonciation à l’empire colonial illustre bien la démarche : pour un homme de la culture et de la formation de Charles de Gaulle, la renonciation à l’empire et à bien des principes ou des prétentions qui constituaient la France du XIXe, ne se faisait pas sans regret ni tristesse (cf. textes 5.08 et 5.09). Mais la réalité marquée par le progrès des techniques et l’évolution des mentalités, l’emporte : le combat pour l’homme, seule justification suprême de tout, y compris la colonisation, conduit à abandonner la structure coloniale qui n’est qu’un avatar de la mission civilisatrice de la France. L’exemple de son attitude vis-à-vis de l’armée est tout aussi fort. Pour un homme de sa culture et de sa tradition, rompre l’obéissance dès les années 30, puis plus tard entrer en rébellion, ne peut se comprendre sans cette image forte d’une mission au service d’un intérêt supérieur qui est d’abord celui de la France, mais aussi celui de la tradition humaniste appliquée au monde moderne. Charles de Gaulle ne choisit pas le camp de l’Angleterre en 1940, il choisit le camp d’une certaine conception de l’homme adaptée aux conditions du XXe siècle.

Charles de Gaulle est d’abord un homme politique, un pragmatique, qui recourt en permanence à la pensée et à la philosophie pour guider son action. Ce n’est pas un intellectuel qui descend dans l’action mais un homme d’action guidé par la réflexion.

4 – FUTUR : L’idéologie gaulliste, telle qu’elle est définie ici, est-elle encore d’actualité ?

Cette idéologie s’établit sur un socle historique et philosophique solide. La formule du discours prononcé à l’université de Mexico, le 18 mars 1964, en constitue l’essence même : “Une cause, celle de l’Homme; une nécessité, celle du progrès mondial et, par conséquent, de l’aide à tous les pays qui la souhaitent pour leur développement; un devoir, celui de la paix, sont, pour notre espèce, les conditions mêmes de sa vie.”

Ce cadre et la méthode d’analyse de Charles de Gaulle continuent d’être pertinents et d’offrir à la réflexion politique un modèle opérationnel. Sa réflexion et l’exposé qu’il en a fait tout au long de sa carrière nous fournissent une “intelligence” du monde moderne. Sa démarche reste ouverte à la réalité et ne s’enferme pas dans un dogme abstrait.

Cette démarche intellectuelle préconisée par Charles de Gaulle tout au long de son œuvre peut être résumée ainsi : d’une part, le progrès technique est inéluctable; d’autre part, la pensée peut seule permettre d’en maîtriser l’évolution et de la mettre au service de l’individu. La notion de maîtrise de la technologie constitue l’aboutissement et le centre de cette démarche.

Néanmoins, cette analyse s’inscrit dans la pensée de son époque et devrait aujourd’hui être complétée et enrichie par différentes considérations afin d’y intégrer le progrès technologique du monde depuis 20 ans, les progrès des sciences humaines auxquelles Charles de Gaulle attachait un grande importance, ainsi que l’évolution économique et politique récente des pays totalitaires.

Nous avons sélectionné quelques thèmes qui illustrent ce phénomène d’adaptation :

  • Le concept de technologie est limité ici à celui de machine ou de technique mécanique. Nous avons indiqué qu’il était possible de l’étendre à l’ensemble de la technologie. Certains textes montrent d’ailleurs que Charles de Gaulle avait commencé de le faire à la fin des années 60 quand il est apparu que l’informatique, l’électronique et la biologie seraient les techniques clés des années 70 et 80. Mais il serait possible d’aller encore plus loin et d’utiliser le concept d’innovation qui permettrait de compléter l’analyse car il intègre mieux les comportements sociaux et humains.
  • Le concept de technologie tel que nous l’avons utilisé dans cet ouvrage ignore pratiquement la notion d’outil individuel élaboré dont le meilleur exemple est le micro-ordinateur. En effet, à cette époque, la technique trouvait son expression essentiellement dans des machines collectives dont la “chaîne” constitue la caricature. Aujourd’hui, où le micro-ordinateur fait concurrence à l’ordinateur, la voiture au train et où l’on “casse” les chaînes pour reconstituer les ateliers, le sentiment de dépendance vis-à-vis des machines a largement évolué. Bien souvent, la machine a été asservie, à moins que l’outil individuel ne soit venu se substituer et « libérer » l’homme.
  • La fin de l’empire totalitaire dans l’est européen apparaît comme une confirmation des analyses gaullistes, à la fois sur la pérennité historique de la Russie par-delà le communisme et sur l’erreur du choix totalitaire pour résoudre la crise du monde moderne. Le peuple et ses traditions séculaires tiennent une grande place dans la construction intellectuelle gaulliste car ils constituent la réalité. Ils retrouvent aujourd’hui leur vrai place face aux idéologies artificielles ou fausses.

La France des années 90 continue de faire face aux problèmes de la modernisation. La crise du monde moderne n’est pas finie pour la double raison que ce monde n’en finit pas d’évoluer et qu’on ne peut digérer une telle évolution en quelques années. En 1993, selon les différents sondages réalisés depuis 3 ans, les grands problèmes sont l’emploi, l’immigration et l’environnement. Voilà pour la partie visible des problèmes du monde moderne. Les problèmes, “invisibles” pour le plus grand nombre, sont la défense et l’équilibre du monde, l’éthique et la démographie.

La crise du monde moderne qui pouvait être résumée à la relation homme-machine et au statut du salariat dans les années 30 à 50 s’est singulièrement compliquée. Ce ne sont plus seulement les relations de travail qui sont en cause mais les grands équilibres de la sociétés : morale, activité, environnement naturel. D’une certaine manière, cette crise est beaucoup plus profonde et dangereuse que la précédente. Le risque totalitaire semble écarté mais la tentation nihiliste est d’autant plus grande. La tentation conservatrice parfois revêtue d’écologie ou de croyances fanatisées, se révèle aussi avec force. Le progrès et la liberté ne sont pas plus assurés de triompher aujourd’hui qu’hier. Si certaines vieilles tentations totalitaires ont fini de s’effondrer avec la dislocation du bloc communiste, il est probable sinon certain que de nouveaux totalitarismes naîtront des contraintes que fait peser sur l’homme la menace de chômage, la destruction de son environnement naturel, le contrôle informatique croissant de sa liberté ou les dangers de manipulation sur son hérédité. Si les sociétés libérales ne parviennent pas à donner rapidement une réponse à ces  questions, il est probable que nous serons confrontés demain comme hier à des crises graves.

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(1) La division “artificielle” de la pensée de Charles de Gaulle et la nécessaire unité de son expression conduisent parfois à des classements “contestables” : ainsi la Partie II sur l’individu déborde sur d’autres thèmes comme la pensée (III-5 et VI) ou la participation (III-6 et IV); certains textes sont situés dans une partie alors que d’autres peuvent paraître aussi adaptées. Cela nous paraît naturel. L’objet de ce livre est d’expliciter la pensée de Charles de Gaulle et nous continuons de penser que la division adoptée permet d’atteindre ce but de façon claire. Mais il est vrai que l’expression d’une pensée politique est forcément unitaire, simplificatrice et ne se prête pas à une segmentation universitaire. Pour remédier à ces faiblesses, nous avons mis à la fin de l’ouvrage un index détaillé et des méthodes de référence multiples. Le lecteur a donc le moyen de retrouver les textes par thème, par date, par titre etc…